Michèle LETELLIER, son blog: séquences-vie d'une scénariste                                                       

Annie GIRARDOT

 Il y a six ans, Annie, ce 4 mars 2011,

 nous t’accompagnions, le cœur lourd, pour ta dernière représentation

 en l’église St Roch.

A l’extérieur, la rue était pleine de tes admirateurs qui, au fil des années,

dans tes hauts comme dans tes bas, ne t’avaient jamais lâchée.

 Au milieu de la nef, tu étais là, invisible mais si présente, entourée de tant de noms connus ou inconnus qui traversèrent ta vie, de femme ou de comédienne. Ce matin-là, tu jouais à guichet fermé. Plus aucun strapontin de libre.

Alain Delon eut des mots tendres pour toi, en français et en italien,

et t'a joliment dit ton poème préféré de Prévert

« Pour faire le portrait d’un oiseau ».

Claude Lelouch réussit à nous faire rire, t’imaginant déjà en train de tourner, là-haut, avec le « Grand Metteur en Scène », demandant, pour la peine, une standing ovation.

 Et ce furent bien les premières obsèques (j’ai hélas assisté à beaucoup dans cette paroisse des artistes) où je vis la « salle » entière se lever pendant la cérémonie  et applaudir longuement le cercueil, coutume réservée plutôt à la sortie de l’église.

 C’était touchant, drôle, poignant, à ton image, toi qui savais si bien nous faire passer des rires aux larmes, à la scène comme à la ville.

Je fixais ton cercueil, et je pensais à Madame Marguerite-toi demandant à ses élèves de décrire dans une rédaction leur propre enterrement – et si j’en prends un qui copie sur l’enterrement du voisin, c’est zéro pour tous les deux! - , je pensais à l’enterrement façon cirque d’Emma Lambert-toi, séquence que j’avais écrite vingt ans plus tôt,

 mais, cette fois-ci, c’était « pour de vrai ».

 Où étais-tu en ce moment d’hommage ? Flottant au-dessus de nous sous les voûtes ? Enfin libérée de ce corps devenu prison douloureuse ? Ou définitivement enfermée entre ces planches, toi, la femme libre qui les avais tant aimées, tant parcourues. 

Tout me revenait en vrac. 

Notre fou-rire chez un producteur, notre complicité sur le tournage, tes doutes permanents, tes refus, tes coups de gueule, les bonnes bouffes au resto ou chez moi, les représentations de Madame Marguerite de 1974, celle de 2002, 

ta chaleur vis-à-vis des gens qui faisaient la queue pour un autographe, le temps que tu passais à écouter leurs petites histoires, cet amour des autres que tu prodiguais et que tu recherchais toujours éperdument dans tes rencontres professionnelles, amicales ou amoureuses. 

Tu donnais tout, cash, sans retenue, à la vie, à tes hommes,

à tes personnages.

Pour moi, tu resteras 

LA GIRARDOT, 

la généreuse, la talentueuse, la vie.

Eté 1994. Je viens d’arriver en voiture de Paris dans ce coin perdu et magnifique de montagne, du côté de Briançon. Heureusement, je connais la région et le plan de tournage. Au détour d’un virage, en pleine forêt, l’équipe s’active. Un assistant me fait signe : on ne passe pas. Je stoppe ma voiture, en sors, ne claque pas la portière, le clap va être demandé, je me cale contre un arbre, me fais petite. « Silence… Moteur demandé » crie le metteur en scène, un peu plus haut. On n’entend plus que le craquement léger des bois, le chant d’un oiseau. Les techniciens, image, son, maquillage, script sont en place. Aucun ne me connaît. Me prenant pour une touriste, l’assistant me fait signe de ne pas bouger, de ne pas faire de bruit. « Ça tourne… Action ! ». A quelques mètres, arrivant du bas de la vallée, deux vieilles dames aux cheveux blancs apparaissent. Elles montent vers le village à travers la forêt.

Justine (Catherine Samie) : « Ta lettre disait : viens, j’ai besoin de toi. Je suis là, Emilie. »

Emilie (Annie Girardot) : « On croit l’avoir apprivoisée, la camarde. Pourtant, quand elle vous tombe dessus… »

Justine : « Tu veux dire… »

Emilie : « Le toubib a été clair : cancer. Si vous avez des papiers à mettre en ordre… Des papiers… Toute une vie, quoi ! »

La séquence se poursuit. Ce sont mes mots. Je les ai écrits, je les connais par cœur. Mais, ces mots, dans la bouche d’Annie Girardot, me donnent la chair de poule, me mettent les larmes aux yeux. Comme à toute l’équipe. « Coupez ». Je n’ai pas bougé de mon arbre, envahie par l’émotion, quand, soudain, Annie me repère et me crie, faisant retourner tout le monde vers moi : « Tu sais quoi, toi, là-bas ?…Tu devrais faire « auteur » dans la vie ! ».

Elle vient de me présenter à toute l’équipe de tournage. Avec classe et générosité.

 

 Ecrire pour La Girardot, quel scénariste n’en avait rêvé ?

Avec Robert Hirsch et Suzanne Flon, Annie Girardot faisait partie, depuis l’enfance, de mon Panthéon personnel, de ceux qui m’avaient donné envie de faire ce métier, et que j’admirais tant. J’ai eu la chance d’écrire pour les deux dernières, et de partager avec elles des moments forts d’amitié. 

1974. Je venais d’entrer au Cours Simon quand Annie Girardot créa Madame Marguerite. Ce fut le choc. Quelle leçon pour l’apprentie comédienne que j’étais. Je l’ai vue une trentaine de fois. Dès que je le pouvais, je filais au théâtre Montparnasse, je prenais la place la moins chère, tout en haut, en semaine, et, les soirs où j’avais repéré une place vide plus bas, plus près de la scène, vite je descendais quand les portes se refermaient, et  je m’y glissais discrètement, alors que le noir se faisait dans la salle. Je prenais là un vrai cours de théâtre en live : liberté du ton, du corps, maîtrise du personnage, de la voix, des émotions, relation aux spectateurs devenus, malgré eux, les élèves de cette prof. sidérante, provocante, névrosée, délirante, émouvante, attendrissante, pleine de vie, pleine de la Vie. La Girardot, quoi ! Pour moi, elle est née là. Il n’est pas étonnant qu’elle ait trimballée Madame Marguerite dans le monde entier, pendant trente ans, jusqu’à ses dernières forces.

 

Théâtre, films, je ne ratais rien de sa carrière, mais je n’aurais jamais imaginé écrire un jour pour elle. Devenue scénariste, je n’osais encore y penser quand la rencontre s'annonça pour la première fois, en 1989.

 

Après le succès de son grand feuilleton d’été : « Orages d’été » qui avait tenu les spectateurs en haleine pendant huit semaines, avec, pour vedette, Annie Girardot, TF1 voulait lancer la suite. Echaudé par le « Vent des moissons », feuilleton précédent, toujours avec Annie, où les auteurs avaient fait mourir son personnage, cette fois il fut donné ordre aux auteurs de ne surtout pas faire mourir Emma Lambert, pour qu’on puisse envisager la suite.

Les auteurs étant à court d’idées pour poursuivre la saga, TF1 vint alors, me chercher. Le directeur de la fiction m’avait repérée sur l’écriture des « Marc et Sophie », dont j’avais écrit quelque 40 épisodes, comédies de 26’. Pour me faire plonger dans l’écriture d’un mélo de 9 épisodes de 90’, eux-mêmes la suite de 8 épisodes où tout avait déjà été inventé, fallait du culot ! Du culot pour me le proposer, du culot pour accepter. J’acceptai de relever le défi.

Avec angoisse –serai-je à la hauteur ?- et enthousiasme – écrire pour Annie Girardot.

Un vrai challenge, d’autant plus que c’était, évidemment, pour avant-hier. Le tournage démarrait fin février. Nous étions en novembre. Neuf films à inventer, structurer, dialoguer… en trois mois.

Mais, alors que nous travaillions quasiment jour et nuit, avec Gilles Tourman, tricotant, détricotant l’intrigue, la nouvelle tomba : Girardot ne voulait pas faire la suite.

Branle-bas de combat à la production, à la chaîne… Invitations à déjeuner, à dîner, augmentation de son cachet, aménagements de tournage pour elle. Rien n’y fit.

Un peu fâchée avec le réalisateur, beaucoup fâchée avec un des comédiens principaux qui la critiquait à haute voix, sur le tournage précédent, elle avait dit niet. A une période difficile de sa vie, elle arrivait parfois cassée sur le plateau d’« Orage d’été ». On l’habillait, on la maquillait, on l’accompagnait. Certains matins, elle avait l’air d’un zombie. Le « gentil » comédien, qui n’avait ni son talent, ni son humanité, disait tout fort : « on va pas tourner avec ça ». Le « ça » l’entendait, mais ne disait rien. Le réalisateur s’approchait d’Annie, lui rappelait en deux mots où commençait la séquence, disait « Moteur… Attention ça tourne. Annie on est sur toi. Action ! ». Annie relevait la tête, l’œil s’allumait et Emma était là, bien là, avec son énergie, ses répliques cinglantes, son émotion, c’était dans la boîte. Alors qu’il fallait souvent recommencer encore et encore pour ledit comédien. L’idée de le côtoyer à nouveau lui était insupportable. Basta. Non, elle ne ferait pas la suite.

Notre premier rendez-vous était raté.

Nouveau branle-bas de combat à TF1 pour trouver une « remplaçante » ou un « remplaçant » à Annie Girardot. Il nous fallait inventer un nouveau personnage, fort, qui s’insérerait dans une saga où l’on n’avait jamais parlé de lui, et la porterait.

TF1 en folie balançait des noms improbables : Sophia Loren, Mastroianni, Daniel Auteuil… Tout y passait. Pendant ce temps, nous, auteurs, ne savions toujours pas pour qui écrire, quel personnage amener. Et l’on comprendra que ce n’est pas la même chose de créer un personnage pour Sophia Loren ou Daniel Auteuil. Ce fut Annie Cordy.

Il nous restait deux mois avant le début du tournage. Un vrai challenge, dont je reparlerai ici.

Mais, après la déception, dès que je sus qu'Annie Girardot ne reprendrait pas la saga, une chose me parut évidente : quel que soit le personnage central à venir sur ce long feuilleton, homme ou femme, il était nécessaire que la première scène soit l’enterrement de Girardot, enfin d’Emma, son personnage. Sinon, les spectateurs s’attendraient à la voir ressurgir à un moment ou un autre. Idée acceptée. Nous ne nous étions jamais rencontrées et je l'enterrais déjà!

Emma ayant été artiste de cirque, j’ai donc démarré la première séquence du nouveau feuilleton par cette scène de rue : un jongleur avance lançant et rattrapant ses balles, un clown blanc suit, jouant une musique au pipo, des larmes coulent sur son visage. On élargit le plan, découvrant que la troupe accompagne un cercueil. Une voiture arrive par le haut du village.

Une femme en descend, observe le cortège passer en contre-bas, demande qui on enterre. On lui répond :       « Emma Lambert ». A son regard, on comprend qu’elle la connaissait et qu’elle n’arrive pas au village pour rien. « Orages d’été, avis de tempête » était lancé. Annie Cordy le portera formidablement.

 

 

 

Mon premier rendez-vous avec Annie Girardot était raté.

Un deuxième allait se présenter en 1992.

Jacqueline Maillan venait de décéder brutalement. Et, avec elle, enterrée la série « Sœur Philomène », dont je venais de finir d’écrire les deux premiers épisodes, adaptés de Barillet-Grédy. On ne dira jamais assez ce que l’on doit à ces orfèvres de la comédie. Leurs pièces sont devenues des classiques – le triomphe de « Fleur de Cactus » cette année avec Catherine Frot et Michel Fau le prouve encore, comme le film d’Ozon reprenant leur pièce « Potiche ». Pour septembre 2016 est déjà annoncée une reprise de leur "Peau de vache". 

Leur idée de « Sœur Philomène » était formidable : une sœur carmélite – Jacqueline Maillan – vivait depuis quarante ans dans son couvent, sans jamais avoir rompu son vœu de silence, ni connu le monde extérieur. Malheureusement, le couvent allait être détruit dans un plan d’urbanisme. Il fallait recaser les bonnes sœurs. Sœur Philomène allait être envoyée dans une maison de retraite pour religieuses. Mais, elle ne l’entendait pas de la sorte et choisissait de retrouver la vie civile et civilisée. Un vrai plongeon dans un monde moderne dont elle ignorait tout, et, maintenant qu’elle avait rompu son vœu de silence, elle s’en donnait à cœur joie et allait se mêler de tout. On imaginait bien Maillan dans ce rôle écrit pour elle. J’étais allée plusieurs fois chez elle, place du Trocadéro. Toujours surprenante, cette petite dame qui « ne payait pas de mine » dans la vie, un peu en retrait, un peu trop sage et qui éclatait de mille feux en bête de scène. Quatre épisodes m'avaient été commandés. Les deux premiers étaient prêts, lui plaisaient, on était à quelques semaines du tournage. Tous impatients. Le cœur avait lâché. Maillan nous lâchait. Elle avait 69 ans.

Lors de son enterrement, dans l’église de la rue de l’Annonciation dans le 16e, j’assistai, alors, à une scène surréaliste. J’étais à côté du producteur et du directeur de la fiction de TF1. Emue, bien sûr, et triste de voir partir cette comédienne unique qui nous avait fait tant rire au théâtre, à la télévision, au cinéma. Au moment où le cercueil entrait dans l’église… le producteur se pencha vers le représentant de TF1 et lui demanda : « Qui est l’héritier ? A qui on s’adresse pour le remboursement de l’avance qu’on lui a faite ?». J’étais atterrée, outrée. Quelle indécence !

On nous demande souvent où l’on trouve l’inspiration. Dans la vie, simplement.

 

Quelques mois plus tard, TF1 m’appelait, me demandant si je pourrais reprendre Sœur Philomène pour Annie Girardot. Je réfléchis, l’idée était bonne, je voyais ce que je pouvais en faire, ce que je devais changer pour adapter le personnage. J’appelai Pierre Barillet qui donna son accord, celui de Grédy. Un dîner fut organisé chez the big boss. Avaient-ils récupéré leur avance ?... Ce n’était pas mon problème. Je ne reverrai, d’ailleurs, jamais le « petit » producteur, disparu de l’organigramme. Cette fois, on avait rendez-vous, en haut d’un immeuble de l’avenue Raymond Poincaré, dans l’appartement du fondateur de cette énorme société de production, gérant différentes filiales. A soixante-dix ans, cet homme grand, élégant, aux cheveux blancs et fournis, était respecté dans l’audiovisuel, où il « pesait lourd ». Je l’avais déjà croisé une ou deux fois, puisque c’est pour sa société de production que j’avais écrit ces 9 épisodes d’ « Orages d’été, avis de tempête » qui avaient fait les beaux soirs et les bons audimats de l’été 1990 sur TF1. Je ne l’avais, toutefois, jamais rencontré vraiment et j’étais un peu intimidée à l’idée de dîner chez lui. Mais, je l’étais encore plus à celle de rencontrer pour la première fois Annie Girardot… Enfin !

 

Il pleuvait à torrent, ce soir-là. Sur le chemin, en voiture, je me répétais : « Il faut  absolument que je fasse bonne impression à l’un et à l’autre. Il faut absolument que tout se passe bien. Il faut absolument que je décroche la timbale : écrire pour Annie. Rencontres pluvieuses, rencontres heureuses. Il faut absolument que je trouve une place… » J’en trouvai une devant l’immeuble, c’était bon signe. Je me garai et découvris que j’avais roulé avec le pan de ma robe pris dans la portière, tout le bas gauche à l’extérieur, donc sali et complètement trempé. Mauvais signe. Je m’engouffrai sous la porte cochère, et tordis le bas de cette robe qui se voulait élégante, à mi mollet, pour l'essorer et que je ne «goutte» pas, à chaque pas, dans le salon du monsieur. Donc, tout le bas gauche de la robe était, maintenant, trempé et froissé. J’étais frigorifiée, le cheveu frisotté par la pluie. Bref ! Le tableau idyllique pour un rendez-vous important.

Dans l’ascenseur, je vérifiai si ça pouvait passer inaperçu. Non, ça ne pouvait pas. Alors, à mon arrivée, j’ai annoncé, tout de go, aux convives, déjà là, que non, malgré l’émotion de les rencontrer, je n’avais pas fait pipi sur ma robe… Annie a éclaté de rire, m’a embrassée comme du bon pain en me disant : « T’es une petite marrante toi, ça me plait ! ».

J’avais réussi mon entrée ! Pas de la façon digne que j’aurais souhaitée, mais on ne va pas chipoter. J’avais détendu l’atmosphère, un peu compassée avant mon arrivée, m’a-t-on dit le lendemain. D’autant que l’épisode de la robe ne s’est pas arrêté là. Alors qu’on nous servait le champagne, le producteur s’éclipsa et réapparut… un séchoir à cheveux à la main, et une rallonge électrique. Il alla brancher l’appareil, sous nos regards interrogatifs, puis revint vers nous, mit un genou à terre devant moi, au milieu du salon, l’appareil en marche et commença à sécher le bas de ma robe. Le spectacle était incongru : ce grand producteur, sérieux et raffiné, séchant au sèche-cheveux le bas de la robe d’une jeune scénariste en vrac, la coupe de champagne à la main. Je dis à tous que, finalement, cette soirée commençait bien, j’avais déjà le producteur à mes pieds ! L’embarras fit place au fou rire. J’ajoutai que j’attendais maintenant la déclaration et la bague de fiançailles. Nouveau fou-rire. On était tous hilares, le producteur aussi. Annie en pleurait de rire. Soulagée certainement, car, elle aussi, attendait beaucoup de cette soirée. Une série, un rôle récurrent, une comédie, tout ce qu’elle souhaitait faire à ce moment de sa vie. Après cet entremet joyeux, nous nous installâmes autour de la table, dans une atmosphère très conviviale, où les bons mots accompagnèrent les bons mets. Il y avait là les décideurs et les acteurs nécessaires pour redonner vie à Sœur Philomène : le producteur, le représentant de TF1, l’actrice principale, la scénariste. A la fin du repas, l’affaire était conclue. Annie était d’accord, le producteur et TF1 aussi. Le contrat devait m’arriver rapidement. Pour que je me remette au travail, et cisèle l’histoire de Sœur Philomène et ses dialogues pour La Girardot.

Les semaines passèrent. Je travaillais sur d’autres films, dont « Une famille formidable », mais toujours pas le contrat attendu. Annie m’avait appelée, voulait savoir si j’avais des nouvelles… Le directeur de la fiction de TF1 finit par me dire, ennuyé, que « là-haut », ils avaient décidé de « rajeunir la chaîne », donc exit les vieux acteurs. Le jeunisme commençait. On voulait des djeunes. Alors, à la retraite Sœur Philomène! Exit Girardot. Annie n’avait que 60 ans. Odieux, et stupide sur le plan artistique. On se souviendra à jamais d’Annie Girardot, dans ses rôles de jeune femme comme dans ses rôles de vieille dame. On se souviendra encore d’autres formidables acteurs, éjectés aussi des programmes pour cause de jeunisme. Qui se souviendra de ces énarques nuls, clones que l’on croise, au fil des années, dans les couloirs des chaînes, qui croient avoir la science infuse de ce qui marchera ou pas et imposent leur diktat ? Tant que l’artistique sera géré par des gens dont ce n'est pas le métier… 

Je n’ai pas dit la vraie raison à Annie - à quoi bon ajouter la peine à la déception ? - juste que, finalement, ça ne se ferait pas. Peut-être un jour?

Pour l’anecdote, dix ans plus tard, a fleuri sur TF1 une nouvelle série : « Sœur Thérèse.com ». Même chaîne, même production, une bonne sœur héroïne. Avec Dominique Lavanant. Juste une coïncidence...

 

Mon deuxième rendez-vous avec Annie Girardot, notre première vraie rencontre, se fit donc sous le signe du rire et d’une complicité immédiate. Mais, professionnellement, c’était encore raté !

Le troisième rendez-vous allait, enfin, aboutir.

Il me faudra attendre encore deux ans.

 

L’aventure du film, en deux épisodes, « Une soupe aux herbes sauvages », ne fut pas un long fleuve tranquille. Elle s’étala de 1992, signature de mon contrat de scénariste, à 1997, diffusion sur France-Television. Même de fin 1991, quand un producteur, avec qui j’avais déjà travaillé, me donna rendez-vous : « Je viens d’acheter les droits d’un livre. Je crois que c’est pour toi. Lis ça, et dis-moi ce que tu en penses. » Il me tendit « Une soupe aux herbes sauvages » d’Emilie Carles. Je le connaissais par cœur, ce livre. Sinon dans les phrases, du moins dans l’esprit. C’était un livre culte des années 78-80. Publié en 1977, on l’avait découvert, un soir de 1978, à Apostrophes, où une petite mémé rebelle de 78 ans avait fait un tabac. Invitée de dernière minute, suite au désistement d’un auteur, dans une émission dédiée aux « Femmes, femmes, femmes ». Pivot et les spectateurs découvrirent cette montagnarde, née en 1900, qui s’était acharnée, depuis l’enfance, à aller à l’école, contre la volonté de son père, en assumant les travaux des champs, avec ce seul but : devenir institutrice. Elle écrasa toutes les féministes parisiennes qui piaillaient et se coupaient la parole sur le plateau. Son livre rappelait le bon sens, la dureté de la vie dans nos montagnes au début du siècle, sa lutte pour l’accès à l’éducation, à la modernité, son idéal libertaire et pacifiste, son combat écologique aussi, puisque c’était aussi elle qui, à 74 ans, avait déclenché une manifestation de tracteurs à Briançon contre le projet de voie rapide qui devait éventrer sa vallée, la vallée de la Clarée, qui finira par être classée après sa mort. Une sacrée bonne femme qui venait de sortir son premier livre. Best-seller dès le lendemain, traductions à l’étranger. Livre de chevet des instituteurs, des professeurs qui le faisaient découvrir à leurs élèves… Oui, qui ne connaissait pas « Une soupe aux herbes sauvages » ?

Je m’étonnais, d’ailleurs, qu’aucun film n’ait été tiré de ce livre. Le producteur m’expliqua que cela avait failli plusieurs fois, dans les années 80 (Emilie Carles était décédée en 1979, donnant son corps à la Science). Différents producteurs, réalisateurs s’y étaient essayés. Dominique Labourier, Annie Girardot et d’autres comédiennes avaient été pressenties pour jouer Emilie Carles. Mais aucun projet n’aboutit, semblait-il à cause des réticences du fils aîné, et ayant-droit, Georges Carles. « C’est un passage obligé. Il faudra que tu le rencontres. Sur place, à Val des Près. Et qu’il t’accepte. »

 

Je me replongeai dans le livre, avec un œil professionnel, cette fois. Il y avait bien tout dans la vie d’Emilie Carles, née Allais, pour bâtir un bon scénario. La beauté et la rudesse de la montagne omniprésente, l’énergie de cette petite fille qui s’acharne à aller à l’école, à des kilomètres à pied, même l’hiver dans la neige, après avoir déterré les patates du sol glacé, le père, Joseph, qui se fait braconnier pour faire vivre sa famille, et tous ces drames qui s’accumulent sur sa jeune vie. Un peu too much, aurait dit le producteur, si je les avais inventés. Sa mère foudroyée un été d’orage dans un champ alors qu’elle n’a que quatre ans, son père adoré qui l’envoie chez un oncle qui la terrifie mais lui fait découvrir la lecture, son frère prisonnier, puis porté disparu lors de la première guerre mondiale, et dont elle apprendra qu’il est mort de faim le jour-même de l’armistice, une  sœur devenue folle, internée, une autre morte en couche, ses difficultés en tant qu’institutrice à convaincre les paysans d’envoyer leurs enfants à l’école et, après son mariage avec Jean Carles, leur petite fille de 6 ans écrasée devant la maison, au début de la seconde guerre mondiale, par un camion militaire roulant trop vite…

Les faits, les événements, les anecdotes étaient là, mais un peu comme une chronique de village. Il me manquait du lien, de la chair, des sentiments. En fait, le livre avait été écrit par un journaliste, Robert Destanque, d’après des cassettes enregistrées où Emilie racontait.

Je demandai les cassettes. Il me fallait repartir de la base, d’Emilie directement. Il y en avait des dizaines. Des heures et des heures d’écoute, crayon à la main. Je l’imaginais passant ces mêmes longues heures à enregistrer, à se souvenir, à livrer son témoignage. Comme une éponge, je m’imbibais de sa voix, de ses révoltes, de ses émotions. Juste Emilie et moi. Il faudrait faire le tri dans toutes ces notes, structurer, décider des personnages à garder, à éliminer… construire le film, quoi ! Mais, Emilie entrait, peu à peu, en moi. Ses combats devenaient les miens. Même si elle aurait pu être ma grand-mère, ils étaient, il faut le dire, ceux de toute ma génération.

Trois épisodes de 90’ m’apparaissaient, de plus en plus, comme le format idéal. La petite enfance, l’adolescence et la jeune fille, la femme. Mais, il m’était aussi nécessaire de ponctuer cette vie du regard d’Emilie âgée, la militante écolo de 75 ans, qui avait pris du recul et de la sagesse sur sa vie, et la Vie en général, mais luttait encore debout sur les tracteurs !

Il était temps que je rencontre Georges Carles, son fils aîné, le « passage obligé ». Quel accueil me réservait-il ? Emilie, aide-moi à faire ton film !

 

Quel bonheur de retrouver ces Hautes-Alpes où j’avais pratiqué pendant des années l’alpinisme, ces villages où j’avais si souvent traîné mes pataugas. De La Grave à Briançon. Du Chazelet à Nevache. Avec La Meije, en toile de fond, mon sommet préféré. Oui, je connaissais bien cette région, depuis l’adolescence, et cette vallée si chère à Emilie. 

 

Val des Près. La maison des Arcades, l’auberge créée par Emilie et Jean Carles,  était toujours là. J’arrivais chez Georges Carles et sa femme. Pendant le dîner, j’essayais de glaner des petits détails pour nourrir mon personnage :

- Elle était joyeuse, Emilie ? Elle chantait ? Quand vous étiez enfant, par exemple, elle vous chantait quoi ?

- Mon père chantait merveilleusement.

- Elle cuisinait quoi Emilie ? Sa spécialité ?

- Mon père était un cuisinier hors-pair.

Et toutes les réponses étaient ainsi. J’ai regardé Georges :

- Georges, vous avez conscience que quand je vous pose une question « maman »,  vous me répondez « papa » ?

- Je n’aimais pas ma mère. Et ce livre, c’est mon père qui devait le faire.

Aïe ! Je commençais à comprendre pourquoi le film ne s’était jamais fait. Pas besoin d’être psy – mon ancien métier – pour saisir le blocage du fils.

Je le rassurai au mieux : bien sûr que son père serait dans le film, Jean éclaire la vie d’Emilie. Mais, elle l’a rencontré à 27 ans. Son enfance, son adolescence, sa vie de jeune femme a existé avant Jean. Et ses combats continueront après la mort de celui-ci en 1962.

Sentant que je n’obtiendrais rien du fils, je lui demandai s’il n’y avait pas, dans la région, une vieille copine d’Emilie qui l’avait connue enfant, et que je pourrais rencontrer. Georges eut une moue négative. Je me disais que ma question était idiote. Emilie aurait 92 ans. Alors, une copine d’enfance… « Si ! Justine ! » s’exclama, subitement, la femme de Georges. « Justine Rolland, elle habite Le Pelvoux. Je l’appellerai demain. »

C’est sur cet espoir que j’allai me coucher. On devait partir tôt le lendemain, avec Georges, vers l’Italie. Il avait repéré un vieux village encore sans signe de modernité – ni fils électriques, ni remontées mécaniques – qui pourrait être le « Val des Près des années 1900-1930 ». Au petit matin, j’étais prête, mais pas de Georges. Je ne savais quoi faire ? Aller le réveiller ? Enfin, j’entendis de la chambre en haut : « J’arrive ! ». Puis, un grand cri et plus rien. Je m’interrogeais. Nouveau grand cri, des bruits bizarres comme une lutte à deux, suivis d’une chute lourde. Et le silence total. Je commençais à m’inquiéter, s’étaient-ils entretués, là-haut ? Devais-je monter dans leur chambre ? J’appelais timidement. Après un long moment de solitude, sa femme descendit en robe de chambre : Georges ne pourrait pas venir avec moi, il s’était fait un tour de rein en sortant du lit, elle avait voulu le relever, ils étaient tombés tous les deux… Bref ! Je devais partir seule en Italie et me débrouiller. Décidément, Georges était un cas d’école de somatisation psychologique ! Il avait recherché le village idéal du tournage mais, au pied du lit, son corps refusait de m’y amener. Il avait vraiment du mal à accepter ce film sur sa mère. Ce n’était pas gagné !

Pas de GPS, pas de portable à cette époque. Je partis donc vers un village italien dont j’ignorais tout, même pas marqué sur ma carte. J’avais juste quelques indications qu’il m’avait notées sur un bout de papier. Passer par le col de l’Echelle était beaucoup plus court, mais il serait peut-être fermé, la neige s’annonçait, il fallait faire vite. Je pris le risque et fut la dernière voiture à passer. Sur ces routes dangereuses de montagne, étroites, désertes, seule au monde dans ma petite voiture, je n’en menais pas large. Emilie, fais qu’il ne m’arrive aucun problème ! Enfin, l’Italie, Bardonecchia, Beaulard, Puy. Des routes en lacets, pour ne pas dire des chemins, en pleine montagne, sous une pluie neigeuse, trouver le vieux village, quasiment inhabité. A l’arrivée, j’eus vraiment l’impression de me trouver au cœur du livre d’Emilie, au cœur de nos hameaux montagnards en 1900. Le puits, le four commun pour le pain, l’étable qu’on partage avec les bêtes l’hiver, pour avoir chaud. Pas d’électricité. Le purin qui coule dans la rigole au milieu du village. L’abandon, on comprend pourquoi. Deux familles s’y accrochaient encore. 

Je parcourus le village, entrai dans l’église, repérai où l’on pourrait situer l’école, la maison d’Emilie, le carré de patates, etc. Je baragouinai un franco-italiano incertain avec la dame qui avait déjà vu Georges,  et qui se réjouissait à l’idée d’un tournage dans son village. Je ne pouvais malheureusement pas répondre à ses interrogations financières, la production la contacterait. Et je repartis en faisant le grand détour par le col de Montgenèvre, celui de l’Echelle étant fermé, je le savais.

Georges, dont le dos allait mieux, avait appelé Justine Rolland qui acceptait de me recevoir le lendemain. La vieille dame de 85 ans s’était faite belle pour recevoir « la dame de la télé ». Elle était magnifique, cheveux blancs bien tirés en chignon, corsage blanc col Claudine. « Je ne vois pas comment je peux vous aider, mademoiselle ». Elle m’aida beaucoup. Me donnant plein de ces petits détails sur le caractère d’Emilie, et d’anecdotes qui éclairaient sa vie. Plus jeune qu’elle, Justine était admirative du parcours de son amie, mais, surtout, avait été le témoin privilégié de l’adolescence d’Emilie et de ses premières amours de jeune fille, ce dont Emilie ne parlait pas dans son livre. Jusqu’à sa rencontre avec Jean, à 27 ans, n’avait-elle pas été amoureuse ? Cela m’avait toujours intriguée. « Oh ! si… Elle était courtisée, sagement, comme à l’époque. Mais le maréchal ferrant, elle en était vraiment amoureuse. » Emilie lui avait même appris à lire, à écrire, à compter, pour qu’il puisse passer des concours et évoluer. Elle espérait se marier avec lui. Un jour, elle le vit arriver, bien habillé, à la ferme. Il venait faire sa demande en mariage à son père, c’était sûr. Non, il ne venait pas voir le père d’Emilie mais elle, pour la remercier et lui annoncer qu’il partait. Grâce à elle, il avait réussi un concours pour travailler sur un bateau. Il allait faire le tour du monde. Il ajouta : « Mais, tu peux épouser mon frère, Emilie, il est d’accord »… On imagine l’atroce douleur d’Emilie qui, à partir de ce jour, avait décidé de rester vieille fille.

Je prévins Georges que cette histoire serait dans le film.

Quant à ma rencontre avec Justine Rolland, elle fut si lumineuse que je lui demandai la permission d’en faire un des personnages principaux : celui de l’amie d’enfance d’Emilie. Il y aurait dans ce personnage un peu d’elle, un peu des autres petites filles de ces villages, et, si elle le permettait, j’aimerais l'appeler Justine. C’est ainsi que naquit Justine, confidente d’Emilie jusque dans leurs vieillesses. J’avais trouvé mon articulation pour relier les différentes phases de la vie d’Emilie. Justine en serait le fil rouge.

Justine Rolland fut invitée sur le tournage, avec ses enfants, dont certains jouèrent les figurants. Je lui envoyai des photos d’elle avec Catherine Samie, qui jouait son rôle, et l’équipe. Dès le montage terminé, je lui envoyai une cassette du film. Elle m’a envoyé de jolies lettres disant son bonheur, à 89 ans, de vivre ces moments et une magnifique photo sur bois de ses montagnes, que je garde et regarde toujours avec émotion. C’est aussi pour des moments forts comme ceux-là que l’on fait des films. Et « Une soupe aux herbes sauvages » nous en a apporté beaucoup.

 

De retour à Paris, je dis mon enthousiasme au Producteur concernant les lieux de tournage, mais aussi mes doutes quant à l’accord du fils, qui nous faisait un oedipe à l’envers. Et ce « papa c’est le plus fort, papa c’est le meilleur » ne le quittera jamais. J’ai lu une interview de lui datant de 2012 où il dit encore, alors qu’on le questionne sur le livre de sa mère : « Une soupe aux herbes sauvages, c’est mon père, c’est sa vie. ». Finalement, Georges Carles donna son feu vert. Il me faisait confiance. Est-ce le fait que je connaissais bien la région ? Ma détermination ? Ou simplement avait-il réalisé que c’était la dernière chance que le film se fasse, d’y voir aussi son père à l’écran ?

 

Deux ans de ma vie dans l’écriture des trois films, nourrie par des recherches sur ces périodes 1900-1975. Les guerres qui passent. Les milieux anarchistes fréquentés, à Paris, par Emilie. L’histoire de l’école dans nos villages reculés du début du siècle. Deux ans de ma vie dans le souci de ne pas trahir Emilie. Jour et nuit, je vivais Emilie, je mangeais Emilie, je marchais Emilie, je lisais Emilie, je rêvais Emilie… Le travail d’un scénariste.

Pendant ce temps, le producteur hésitait. Au départ pour France Télévision, « Une soupe aux herbes sauvages » intéressait TF1. Je me suis toujours demandé pourquoi, ils n’avaient aucun créneau de diffusion correspondant à ce genre d’œuvre. Mais TF1 emporta la mise. Alain Bonnot, le réalisateur, qui adorait le scénario, commença son casting. Il nous fallait une Emilie enfant d’environ 6 ans, une Emilie adolescente, une Emilie femme (rôle principal), une Emilie âgée de  75 ans. Pour chaque comédien, TF1 donnait son verdict. Pas simple. Le réalisateur avait choisi une comédienne pour Emilie femme, pas assez jolie pour TF1. Pour le père, Joseph, paysan montagnard, très important dans la vie d’Emilie, mais qui parlait très peu, Alain Bonnot avait tout de suite pensé à Rufus. Je trouvais l’idée formidable. TF1 n’en voulait pas. Pas assez connu.  Pour Emilie âgée, il me proposa Annie Girardot.

Ce serait le rêve… Mais, j’étais persuadée qu’Annie refuserait de jouer quelques séquences dans une histoire dont elle devait incarner le rôle principal, quinze ans plus tôt au cinéma. Alain Bonnot lui envoya les 3 scénarios, qu’elle lut d’une traite. C’était oui. Elle voulait absolument en être.

Catherine Samie serait Justine âgée.

J’étais la scénariste la plus heureuse du monde. Catherine Samie de la Comédie Française, merveilleuse comédienne. Et, enfin, Annie Girardot !

 

Je lui rajoutai quelques séquences et refit quelques dialogues pour lui coller au plus près, j’avais sa voix, son phrasé dans l’oreille, je savais comment elle balancerait le texte et je pouvais en jouer. Un vrai bonheur.

 

Annie Girardot, Catherine Samie, Anne Coesens (Emilie femme), Jean-Yves Berteloot (Jean), Paul Crauchet, Pierre Cassignard, Bernard Fresson… Nous manquait toujours Joseph, le père. TF1 avait essayé des noms connus du cinéma, avait fait chou blanc, et, plus on se rapprochait du tournage, plus le réalisateur semblait serein à ce sujet. Il avait sa petite idée : il demanda à Rufus, qui tenait au rôle, d’accepter de faire des essais. Muets. Juste Joseph, son chapeau, sa profondeur, son regard, son âme de paysan, sa rudesse de montagnard. Face caméra. Très difficile à faire. Puis, à quinze jours du tournage, le réalisateur présenta la cassette à TF1. Le directeur de la fiction, bluffé, dit : « Tu as raison, c’est lui. Il l’a bien mérité ». Le casting était prêt.

La production avait engagé Georges Carles comme conseiller technique et il fut d’une formidable aide sur le tournage : il connaissait la région, savait comment on tuait et découpait le cochon, comment on faisait les moissons et liait les bottes. Il était heureux d’être là, le film ne lui échappait pas et « son père » lui plaisait.

Travaillant déjà sur un autre film, je n’étais pas sûre de pouvoir aller sur le tournage. J’avais donc organisé un petit dîner d’auteur, chez moi, à Paris, autour  d’Annie Girardot, de Catherine Samie, d’Anne Coesens avant leur départ. Je n’avais jamais rencontré Catherine Samie, et pas revu Annie depuis notre soirée mémorable chez le producteur, deux ans plus tôt. Elle arrivait directement de Rome, un carton à chapeau à la main : la perruque qu’elle s’était faite faire pour le rôle, par sa chapelière préférée italienne. Elle est entrée chez moi comme chez elle, à l’aise, heureuse : « Fais-moi visiter, j’adore les maisons » Elle faisait des aller-retour dans le jardin, fumait, détaillait chaque plante. « T’as pas une bière ? » Zut ! J’avais tout prévu, champagne, bons vins, mais je n’avais pas pensé à la bière. Les retrouvailles avec Catherine Samie furent émouvantes. Elles ne s’étaient pas revues depuis des années, sinon des décennies. Depuis la Comédie Française, juste croisées dans « La vieille fille », 25 ans plus tôt.

La soirée fut drôle et chaleureuse. Autour de ma paella, il y avait aussi le réalisateur et une représentante de la production. Il fut beaucoup question des maisons d’enfance et des mères, celle de Catherine Samie, celle d’Annie, sa « petite maman », de sa douleur à la mort de celle-ci, cinq ans plus tôt (Annie repose maintenant avec elle, au Père Lachaise), de sa fille, de Renato Salvatori, encore et toujours… son mari et son grand amour, à la vie à la mort. Elle sortait fumer, allait au bout de mon jardin, de celui des voisins qui étaient absents. Le lendemain, j’irai y ramasser les mégots de gitane. Une soirée forte, touchante, Annie avait beaucoup parlé, rapidement et en vrac, comme dans le film de Lelouch qu’elle tournât la même année que La Soupe et qui lui valut ce César mémorable. Quand je revois la séquence des « Misérables », je la revois à ce dîner chez moi. Elle nous avait tous fascinés, hypnotisés. Catherine Samie m’appela, le lendemain, pour me remercier et me dit : « Tu as vu, elle marche sur la crête, elle a perdu la trace ».

En fait, elle suivait sa pensée, faisait des détours, parce que trop d'images se bousculaient en même temps dans sa tête, nous les livrait telles quelles, revenait, repartait sur le côté en digressions. Mais la trace, elle la suivait bien, dès que le mot magique « moteur » était lancé.

 

Finalement, j’ai pu me libérer quelques jours, et je suis arrivée sur le tournage à Briançon. Présentée, en une phrase, par Annie à toute l’équipe. Tous, techniciens  et  comédiens étaient soudés dans le même enthousiasme, mené par celui d’Alain Bonnot. Ce tournage ne fut pas facile, du fait des contraintes des lieux, de la météo - je dus refaire, sur un coin de table, quelques séquences adaptées – de la logistique entre l’Italie et la France. Mais il fut plus qu’une histoire de film. Il fut une incroyable histoire humaine, avec les habitants de la région, impliqués sur deux générations. 

Lors de la reconstitution de la manifestation de 1974 à Briançon, où Emilie Carles avait réussi à mobiliser 300 paysans et leurs tracteurs pour protester contre ce projet de voie rapide,

les figurants-manifestants qui criaient avec elle « la montagne aux moutons, pas aux camions ! » étaient ceux qui avaient fait cette manif., vingt ans plus tôt, ou leurs descendants.



Georges et Michel Carles, les deux fils d’Emilie et Jean, organisèrent une journée amicale à leur chalet d’alpages au Granon, là où l’on faisait les moissons, là où la mère d’Emilie mourut foudroyée sous un arbre. Toute l’équipe était là. Justine Rolland aussi. Elle put rencontrer Catherine Samie, qui la jouait à l’écran. Ce fut chaleureux, joyeux.

 

Emilie, dis-moi que tu es contente ?

Ma ligne d’écriture était de ne pas trahir Emilie Carles, sa vie, dans les faits, dans l’esprit. Je crois y avoir réussi et c’est ma grande satisfaction. Ce film aura marqué profondément ma vie de scénariste.

 

Comme le livre, son tournage restera dans les mémoires des montagnards de la Clarée. Il y a, aujourd’hui, à Val des Près, une école Emilie Carles, celle où elle exerça jusqu’en 1962.

Justine Rolland nous quitta en mai 1999, à près de 91 ans. La famille m’en prévint, occasion de courriers encore chaleureux. Je suis heureuse de lui avoir  apporté cette joie pour les dernières années de sa vie et, maintenant, elle est définitivement « dans le film ».

 

J’ai le privilège de pouvoir visionner, de temps en temps, « mon » film : celui du tournage, que j’ai filmé avec mon camescope. Un making off personnel où je ne me lasse pas de voir et revoir La Girardot, de prise en prise, les autres comédiens, tous impliqués et portant formidablement leurs rôles, le travail incroyable des techniciens, Marcel Godot en tête, dans des conditions parfois difficiles.

C’est d'autant plus émouvant qu’aujourd’hui, certains nous ont quittés. Annie, Paul Crauchet (merveilleux comédien que j'ai eu le bonheur d'avoir plusieurs fois sur les tournages de mes scénarii), Bernard Fresson...

 

J’ai la chance d’avoir aussi des séquences coupées au montage, car, TF1 oblige, le réalisateur dût refaire 2 épisodes à partir des 3 engrangés. Emilie enfant ne plaisait pas à la chaîne… 

C’est pour France Télévision que ce film devait être fait, je le savais depuis le départ. Et c’est d’ailleurs, après bien des péripéties, et un rachat, sur France Télévision qu’il passera, quelques années plus tard.

J’avais tant attendu ce rendez-vous professionnel avec Annie Girardot.

Il fut magnifique !

Césars 1996 : Tout le monde se souvient de ce César pour un second rôle, pour sa Thénardier dans le Lelouch. Comme Binoche et d’autres dans la salle, devant ma télé, sur mon canapé, je pleurais à l’unisson. J’ai aussitôt pris la plume pour la féliciter et lui dire mon émotion, lui dire à quel point on la remerciait de tout ce qu’elle nous donnait, généreusement, de rôle en rôle, tous « ces bouts de toi, bouts de nous tous ». Annie Girardot, en allant au bout d’elle-même, avait exploré le fond de nous tous et nous le restituait. C’est ce que les gens sentaient en elle. Elle était proche d’eux. Avec ses forces et ses faiblesses, ils l’aimaient. On aime les gens plus pour leurs failles, que pour leur force. Annie Girardot a éclairé nos vies, de sa générosité permanente, de son talent, de ses leçons d’une vie, où elle s’est parfois fracassée.

 

1996 fut aussi l’année de ces sublimes « Chutes du Zambèze » à Chaillot.

 

1998. J’étais allée, avec un ami, la voir au Théâtre St Georges. Nous devions souper ensuite, juste en face le théâtre. Le plus beau spectacle fut, en fait, après la représentation. Il lui fallut 20’ pour traverser cette petite rue et nous rejoindre. Accaparée par ses admirateurs qui, bien sûr, demandaient un autographe, mais, surtout, parlaient avec elle, d’eux, de leurs enfants, lui montraient des photos (on n’était pas encore à l’époque odieuse du selfie) : « Annie, vous vous souvenez ? On était venus vous voir jouer à Montluçon, et on avait fait une photo avec notre gamin » « Ah ! mais oui, disait Annie, regardant la photo. Comment il va le petit ?  Il doit être grand maintenant !»… Elle s’attardait avec plaisir, ne signait pas à la va-vite, regardait les gens dans les yeux, y cherchait de l’amour, en recevait et en donnait. C’était un spectacle saisissant, réconfortant. On comprenait ce lien vrai et fort avec « le peuple », au sens digne du mot. Elle était des leurs, elle était avec eux, de plain pied, sans calcul.

 

On se voyait ainsi, de temps en temps, Annie, souvent pour des soirées théâtre-souper. Je te raccompagnais rue du Foin. Tu aimais ce quartier où tu habitais depuis des décennies. Place des Vosges, puis, juste derrière, cette petite rue étroite du Foin. Ton cœur est là, à jamais. Tes amours s’y sont gravés, les jolis souvenirs et les moins beaux, le bleu du septième ciel, et les orages des périodes noires. Ta vie, tu l’as vécue à fond, avec excès, comme pour mieux te sentir vivante. C’est ce qui nous a donné une comédienne cash, qui ne jouait pas à être, mais qui était à fond le personnage. Passionnée et généreuse, tu ne t’économisais pas.

Je vais, chaque semaine, dans un atelier de peinture, pas loin, rue de Sévigné. Je passe souvent, cherchant à me garer, par la place des Vosges, par la rue du Foin. Il m’est arrivé de trouver une place juste devant ton immeuble. Comment ne pas penser à toi ?

 

2002 : 2 Molières, d’honneur et pour Madame Marguerite, celui-là, il te pendait au talent depuis 1974… Tu l’avais bien mérité !

 

Et tu continuais de porter Madame Marguerite partout dans le monde, chaperonnée par tes deux producteurs attentifs, aux petits soins.

Octobre 2002 : Dans la ville où habite ma mère, en région parisienne, Madame Marguerite est à l’affiche. Nous t’attendons à la sortie, dans le hall où une table est installée pour que tu dédicaces. Tu es stupéfaite de me voir là… Je te présente « ma petite maman » âgée. Tu la fais asseoir à tes côtés. Entre deux signatures d’autographes – la séance durera près de deux heures- tu reviendras toujours vers elle, ne la quittant pas des yeux pendant de longues minutes, lui prenant la main, parlant avec elle. Tu pensais certainement à la tienne. Ma mère, qui a 91 ans aujourd’hui, s’en souvient encore avec émotion.

 

Annie aimait les mères et les maisons. Les vieilles mères, qui lui rappelaient la sienne, et les maisons dans lesquelles on s’abrite, on se sent protégé, comme dans le ventre de sa mère, justement. Sa mère était sage-femme, la boucle est bouclée.

Elle aimait connaître l’histoire d’une maison, comme une généalogie, s’y balader, y humer l’atmosphère, écouter la bâtisse vivre, les bois craquer. Toujours à l’affût, à l’écoute aussi des recherches des autres, des maisons qui allaient se vendre. Prête à faire des kilomètres pour visiter une maison dont on lui avait parlé, dont l’histoire lui avait parlé, même si elle savait qu’elle ne quitterait pas la sienne. Maison-cocon, maison-refuge, maison-maman, elle qui était écartelée entre la France et l’Italie, un pied à Paris, un pied à Rome. Entre sa famille et son métier, entre Renato et ses amours parisiens. Depuis « Rocco et ses frères », elle avait, ancré en elle, un bout d’Italie. Et sur tous les plateaux, elle aimait le porter, comme un porte-bonheur, pour se sentir complète. Sur le tournage de « Une soupe aux herbes sauvages », ce fut cette perruque qu’elle s’était faite faire chez sa chapelière préférée à Rome. La perruque n’était pas vraiment du goût du réalisateur, mais il n’avait rien dit car il avait senti que cela la rassurait. Comme tous les grands comédiens, La Girardot avait besoin d’être rassurée, toujours en doute quand on avait dit « coupez ».

 

Octobre 2004 : Deux ans après leur première rencontre, ma mère est à Paris pour quelques jours. Je l’emmène au théâtre, puis souper au Grand Colbert, un rituel, la cantine des comédiens après le spectacle. Ce soir là, Line Renaud est attablée avec Roland Giraud, Maïke Jansen (c’était quelques jours avant la disparition de leur fille Géraldine). J’ai écrit pour Line, je l'embrasse. On commence à dîner avec ma mère, quand Annie Girardot fait son entrée, avec une joyeuse bande, revenant d’une première de comédie musicale. Annie va embrasser Line, et, ce faisant, m’aperçoit plus loin. « Ah ! Ben, alors, tout le monde est là, ce soir ! » Chaleureuse, les bras ouverts, elle vient aussitôt nous embrasser.

« Comment elle va, la maman ?.. Et toi, tu as toujours ton beau jardin ? »

Elle est restée un moment papoter avec nous, puis a rejoint ensuite sa grande tablée joyeuse. Elle était entourée et heureuse.

On nous dira plus tard qu’à cette époque, elle était déjà au pays d’Alzheimer, et oubliait tout. Pourtant…

 

J’aurais tant aimé, Annie, qu’on te laisse encore faire ton métier quelques temps, quelques mois, quelques années, qui sait ? Juste quelques séquences, ci et là. Car, dès qu’on disait « moteur », ton oeil s'allumait. Tu étais heureuse.

J’aurais tant aimé qu’on ne clame pas sur les journaux ta maladie, donnant le coup de frein brutal à ce qui était ta vie, simplement. Après la révélation publique, aucun médecin ne t’assurerait plus, aucun producteur ne t’engagerait, on le savait. On te tuait définitivement. Tu avais encore de belles scènes à nous offrir, l’équipe autour de toi te permettant, en aménageant texte, oreillette, technique, d’exprimer les émotions des personnages vieillissant et poignants, comme tu le fis dans le film d’Haneke ou de Jane Birkin.

On aurait tant aimé te voir encore un peu, tant aimé te parler encore un peu, tant aimé rigoler avec toi et tant pis si c’était en vrac. Mais ta porte, ton téléphone, ton accès nous furent subitement fermés. On faisait visiblement barrage à ta vie d’avant. On aurait aimé et compris que ce fût par pudeur.

Mais où est la pudeur quand on expose, à travers livres, interviews, tes difficultés ?

J’aurais tant aimé qu’on ne te fasse pas tourner ce documentaire indécent, voyeuriste, soi-disant sur l’Alzheimer, sans te le dire, te manipulant, comme une pauvre marionnette, te trompant, te faisant croire que c’était un film sur toi, comédienne, te faisant dire un texte que tu croyais de fiction - le rôle d’une patiente qui perd la mémoire, face caméra, tu étais parfaite – alors qu’il parlait de toi, à ton insu. Comme si tu faisais tes propres adieux aux spectateurs. Odieuse manipulation. Ce film a rendu beaucoup d’entre nous mal à l’aise. Oui, terrible malaise, sensation que, sous couvert de bons sentiments, on t’avait trahie. J’aurais aimé qu’on ne t’expose pas ainsi, prise au piège de ta fragilité, pour te cacher définitivement, t'exiler loin de chez toi, loin de ton univers, de tout ce qui faisait ta vie et te donnait encore l’envie de te lever. Alors, ta plongée vers l’oubli s'est accélérée, éteignant en toi cette petite flamme qui se ravivait aux mots « Ça tourne. Action».

On nous a dit qu’ensuite, tu ne te souvenais plus que tu étais Annie Girardot. Ce n’est pas grave, Annie… Nous, on s’en souvient !

 

Tu m’avais dit : « C’est un peu long pour mettre sur une tombe, mais ça ferait une belle épitaphe. C’est si vrai.» J’entends encore ta voix, Annie, dire, à la fin du film, au nom d’Emilie Carles (morte, comme toi, à 79 ans) :

« La vie m’a paru épicée ou amère, selon les moments. Âpre, et difficile à avaler parfois. Mais jamais fade. Une vraie soupe aux herbes sauvages !... Mais, pour tout dire, j’en reprendrais bien encore un peu ! »

 

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Claude Boissolréalisateur de cinéma et de télévision,  nous a quittés en juin dernier, à 96 ans. Michèle Letellier, qui a écrit son dernier film, lui rend hommage dans son blog. Son hommage a été repris sur le site de la SACD, société des auteurs et compositeurs dramatiques.

 

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bientôt, sur ce blog, d'autres "séquences-vie d'une scénariste", racontant d'autres tournages, d'autres comédiens, ce métier particulier. venez y surfer de temps en temps. 

et n'hésitez pas à commenter ou poser vos questions sur "contact".  j'y répondrai sur ce blog ou personnellement, selon la teneur de votre message.

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- Michèle R.:

J'ai adoré votre blog très vivant. Tour à tour, vos souvenirs sont émouvants, touchants, drôles et particulièrement croustillants. Le récit est très bien troussé. On a tout le temps envie de lire la suite! Faites-en un livre de souvenirs! Cela vaut le coup.